Quand soudain, pour reprendre l'expression chère à France 3, c'est le drame : le skateboard devient cool. La tuile. Probablement ce qui pouvait lui arriver de pire, diront les puristes. Et de mieux, diront les pros qui vivent décemment depuis... Mais l'objectivité n'étant pas le but de cet article, considéront cette médiatisation soudaine comme la racine de tout mal, merci. Si le skate est devenu socialement acceptable, il faut maintenant qu'il fasse vendre, logique. Difficile, ça. De "brainstormings" en "power lunches",de nuits blanches en montagnes de coke, plus d'un responsable marketing a dû transpirer sur le problème : comment faire passer ceux qui jusqu'à hier jouaient le rôle de semi-clodos drogués en "nouveaux sportifs de ce millénaire naissant" ? Extrait imaginaire d'une réunion de quadragénaires sympas, cools, et djeunz (ils se reconnaissent au catogan) responsables d'un événement X-treme quelconque : "C'est real, quoi, ils y mettent pas du leur, ces skateurs de malheur, là : ils likent pas les modules qui sont pourtant "d'la balle" (c'est les rollers qui nous l'ont dit), les trois quarts des streeteurs, y viennent même pas, et pis c'est "reulou", comme ils disent : leur sport, là, on arrive jamais à savoir c'est qui le best. Bon, y'a bien Tony Hawk... tiens, Bobby, tu peux t'occuper d'en faire "le Michael Jordan du skate" ? Merci coco, t'es sympa, ma poule. Mais bon, serious, Tony Hawk ou Danny Way, Andy Mac ou Lincoln Ueda, tu'ois, j'les connais bien c'est mes bros, mais moi j'y comprends nothing : ça tournicote dans tous les sens... Ce qui les départage, c'est le staïle, qu'y disent, mais moi qui fais pas de skate, je swim grave." Pas jouasses, les marketeurs, parce que le skate est une activité basée sur l'esthétique pure et pas du tout sur des critères sportifs (distance, hauteur, rapidité...). Comme le patinage artistique, mais en plus vicieux : en skate, rentrer une figure sketchy peut être considéré comme la forme ultime de style (voir Cardiel, Lennie, Kirk, Frankie Hill...). Bref, pour appréhender, il faut soit pratiquer, soit faire un effort de réfléxion. Aïe. Faire réfléchir ? Pas possible : ce n'est pas le but de la télévision. Et puis un concepteur de programmes sportifs est habitué à s'adresser à un épais, compact et beuglant magma de supporters, ne l'oublions pas. Où est la solution à ce problème simple : comment rendre une activité esthétique accesible à la masse ?
Les amis marketeurs en etaient là de leurs cornéliennes réflexions de Dieu à Don Camillo, apparut la réponse. Elle venait des skateurs mêmes. Elle s'appelait Andy Mac Donald. Il est facile de taper sur lui, d'accord, on fait ce u'on veut, et deuxièmement, tout le monde a besoin de boucs émissaires. Donc cette fois, c'est lui, pas de discussion. Rappelons brièvement que dans les dernières pubs Split, Andy Mac dunke sur un panneau de basket posé en haut d'une rampe. Pas dément, l'idée. Donc voilà, tout est sa faute. Un joli 12 octobre 1999, il se décide à fabriquer une rampe de lancement et à réaliser dans son jardin le premier long-jump en skateboard de l'histoire. Résultat : 52 pieds, 10 inches. Et 16 pages dans Transworld Skateboarding. Qui c'est qui est content, à part Andy Mac Donald? Nos marketeurs de tout à l'heure, qui commençaient à sérieusement saigner du nez. Bon sang mais c'est bien-sûr : une épreuve de skateboard jugée sur des critères "non subjectifs" : la distance, tout simplement. Celui qui va le plus loin, il a gagné. C'est tout. Miracle : le beauf devant sa télé comprend enfin le skateboard ! Maintenant, il suffit d'encourager ça, à coups de prize money faramineux et le tour est joué. Avant lui, il y avait bien eu quelques coups médiatiques (Tony Hawk et le premier looping au monde, Danny Way et le plus haut backside air au monde) mais le long-jump, on le sent, a dépassé le stade de la simple "performance pour se faire plaisir". La preuve : le premier vrai contest (avec plusieurs participants), à Lake Havasu l'an dernier, est un succès. Danny Way l'emporte, ET BAT LE RECORD D'ANDY MAC DONALD ! Ca y est, les journalistes de skateboard sont enfin autorisés à utiliser un jargon de journaliste décent. Puis le site The Simpsons.com organise un autre contest de long-jump ! Brian Patch s'impose, il etait mentalement le mieux préparé, et le mental, Jean-Paul, c'est 75 % de la performance. Oui, c'est facile, de dénigrer, d'autant qu'il y a vraie prise de risque. Les skateurs ne sont pas à remettre en cause ; s'ils veulent vivre correctement, pourquoi bouder de l'argent qui tend les bras ? Non, ce qui inquiète, c'est le futur même du skateboard : personne ici ne veut que le long-jump contest d'Unnsbrick ne devienne "un classique du circuit", ni que le skateboard ne devienne le saut à ski du XXIe siècle. Parce que si on laisse passer ça, c'est la porte ouverte à tous les excès : qu'y aura-t-il après? Le plus long lancer de board lors des "product toss"? Le retour du saut en hauteur et du slalom? La skatation synchronisée, déjà amorcée en vert' avec les doubles? Frémissons.


